Fruits et fleurs au cœur de la peinture moderne

du 06 au 31 août 2022

Invitée d'honneur : Anne Smith Peintre officiel de Marine

Par définition, reproduire sur une toile, une gerbe de fleurs fraichement coupées ou une coupe de fruits à peine cueillis de l’arbre reste une tradition chez les peintres. Ce sont des sujets considérés comme classiques mais jamais épuisés ou écartés de leurs travaux.

 

Aucun artiste n’y a échappé quelque soit son style, sa période, son mouvement. Le sujet semble dépassé, voir usé et pourtant il fait toujours partie intégrante de ses choix artistiques. Tous s’y sont essayés et s’y essayent encore. Un exercice indémodable repris par des générations entières tel un rite séculaire d’atelier ou tel un passage initiatique. Rien de plus beau que de faire ses armes avec une fleur au bout du pinceau !

 

Les français les appellent Natures mortes, les anglo-saxons « Still life » c’est-à-dire encore en vie et ils n’ont pas tort ! Pourquoi vouloir enterrer ce qui incarne le mieux la vie !

Il est vrai qu’au XVIII ème et XIX ème siècle, ces compositions demeuraient figées sur la toile. Rien de plus classique qu’un pot, un vase, entourés de nourriture terrestre ! La palette exprimait très souvent des tons froids ou intermédiaires, sans contraste réellement apparent. La mise en scène était proche d’un certain réalisme assagi. La recherche du clair-obscur était une des principales préoccupations du peintre. La lumière des bougies, l’éclat des cuivres de cuisine ou encore l’émail d’une porcelaine contribuaient à apporter une étincelle ou un brin de lueur à la toile. Les pauvres fruits ou légumes, souvent présents dans la composition, à l’allure volontairement pâle ou terne, n’ajoutaient guère plus de vitalité au sujet malgré leurs robes à l’origine éclatantes. Comme une volonté académique d’éteindre à tout prix le feu du vivant !

 

Une autre approche de la « Nature Morte » fut celle d’aborder au plus près la réalité du sujet avec un rendu si réaliste qu’un fruit ou une fleur paraissait plus vrai que nature.

 Puis vinrent comme une libération les révolutions esthétiques du début du XX ème siècle qui permirent de sublimer ces dons du ciel et d’offrir enfin une débauche de couleurs ou de matière, digne de ces représentants les plus naturels que sont les fruits et  les fleurs. 

Un genre mineur qui retrouve enfin ses lettres de noblesse ! Creuser au plus près de la matière, chercher l’essence même de la nature. Cézanne ouvre la voie avec la quintessence de ses pommes, puis les Nabis poursuivent avec l’appétence délicate de ses fruits, et Matisse et les fauves accentuent l’exubérance des compositions florales en y apposant des couleurs pures. Tous adeptes des arts décoratifs issus du monde végétal, ils prennent soin de mettre l’accent sur les tons les plus chauds du cercle chromatique ou sur les effets de texture les plus puissants. 

Car il y a autre chose qu’un simple fruit, il y a aussi de la matière colorée qui fait ressortir  l’objet avec force. 

Les fruits et les fleurs sortent alors de la toile. A ce sujet, Cézanne dira « Les pommes, elles viennent de loin ».

Ils éternisent le sujet, ils ne peignent plus les fruits ou les fleurs, ils peignent au-delà du simple fruit qui pourrit ou de la délicate fleur qui est destinée à faner.

Puis, il y a aussi un aspect purement esthétique, celui de la beauté à l’état pur, proche du pêcher originel, le fameux fruit défendu, trop tentant et attirant pour ne pas le peindre, surtout quand on est un artiste avant-gardiste, épris de liberté !

Rien de plus beau et vivant qu’un fruit gorgé de soleil, vêtu d’une peau lisse ou satinée, débordant de vie avec ses pigments chauds qui nous donne envie de le croquer à pleine dents et avec gourmandise. 

Rien de plus sublime et enivrant que des fleurs aux pétales soyeux où chaque couleur exprimée nous renvoie un nom, un parfum, un pays. Et lorsqu’elles sont regroupées en bouquet, la symbiose et la magie des couleurs contrastées nous embarquent alors dans des rêves baignés de sensualité et d’exotisme. 

C’est le moment précis où l’âme du peintre prend possession de ces offrandes sublimes. 

 

A ce stade, la Nature est tout sauf morte. Elle est l’hymne à la vie.  Le fruit donne la graine et la fleur offre son pollen. 

D’un point de vue scientifique, les pigments naturels sont considérés comme la base des peintures utilisées à l’eau ou à l’huile que l’on retrouve in fine sur la palette du peintre. Le prolongement naturel issu du monde végétal ou minéral qui se termine au bout des brosses et des pinceaux !  Peindre des fleurs avec leur propre bleu indigo ou leur rouge de garance, c’est en quelque sorte rendre à la terre ce qui lui appartient mais avec sa propre imagination. 

 

L’exposition réunit 50 tableaux avec le soin d’avoir sélectionné des artistes modernes, ancrés dans le XXème siècle et, qui ont eu le privilège de faire renaître la Nature morte dans tous ses excès et toutes ses contradictions. 

Le parti pris est celui de proposer une sélection d’huiles traitant les fruits et les fleurs avec l’audace et la volonté de dépasser un sujet d’atelier ou le simple exercice d’un cours officiel de peinture. 

Il ne s’agit plus de simples reproductions ou de modèles de référence à copier ou à recopier inlassablement. Ce sont des visions personnelles où chaque artiste laisse la geste suivre sa pensée.

La réalité des compositions et la vision cartésienne des perspectives volent souvent en éclats.  Les compositions adoptent la superposition « japonisante » des plans sans aucune recherche de profondeur. Les œuvres exposées détournent généralement le sujet en libérant les couleurs directement sorties des tubes de peinture.

De la couleur, encore de la couleur, toujours de la couleur ! Rien de plus authentique que de prendre un fruit comme sujet et de lui apposer les couleurs les plus arbitraires, les plus saturées, les plus profondes suivant les humeurs liées au débordement chromatique de l’artiste.

 

Certains peintres présentés sont connus et reconnus (Dufy, Valtat, d’Espagnat, Roy, Beaudin Detroy, Girieud, Rouart…) d’autres un peu moins (Bezombes, Ambrogiani, Neillot, Papart…) tous ont eu cette volonté commune, cette envie partagée d’exprimer une écriture personnelle, stylisée à travers des aplats, des jets, des taches de couleur pure, apposés sur la toile. La plupart d’entre eux conservent leur influence post impressionniste ou post fauviste, voir aussi expressionniste et traitent le sujet avec ces mêmes empreintes picturales.

D’autres artistes exposés ont eu des liens profonds avec la Bretagne ou un attachement particulier (Chamaillard, Waroquier, Zingg, Thompson, Floch, Tal-Coat, Laporte …) en apportant eu aussi une grande modernité à leur propre vision de la Nature verte. 

Les bouleversements écologiques plus contemporains leur ont donné raison. Nous devrions être aujourd’hui beaucoup plus attentifs à la beauté unique que nous offrent chaque jour ces trésors terrestres que représente le monde végétal et plus particulièrement ses fleurs et ses fruits. Tous ces précieux écrins sont à portée de main ou juste sous nos yeux ! Il suffit de les observer plus attentivement, de ne plus les considérer comme de simples biens de consommation à manger ou à offrir, et surtout de les remercier chaque jour d’exister et d’éveiller tous nos sens.

Extraits des champs, des bois et des vergers, ils exigent et méritent tout autant de contemplation ou de respect que les paysages auxquels ils appartiennent. Le tout ne fait qu’un !

Tout est question de couleur et de matière, issues de la biomasse, les peintres l’ont compris depuis longtemps, ils les ont éternisés et nous offrent ainsi une autre vision de la réalité avec leurs propres sensations couchées sur la toile. Face à cette liberté de créer, la nature sujet de leurs propres interrogations n’a plus rien à leur reprocher.